KARLOS

KARLOS

LA DICTATURE DU PROLOTARIAT

Manuscrit inédit retrouvé dans une malle à Bruxelles, été 1847

Par Karl Marx

Avec errata, annotations et récriminations de Léon Trotsky [Édition critique posthume et néanmoins vivace]


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« Un spectre hante l'Europe — le spectre du Prolotariat. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une sainte alliance pour traquer ce spectre : le Pape et le Tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne. Mais nul ne l'a encore orthographié correctement. »


PRÉFACE DE L'AUTEUR

Il est temps que les Prolotaires exposent à la face du monde entier leurs conceptions, leurs buts, leurs tendances, et qu'ils opposent au conte du Prolotariat un manifeste du Prolotariat lui-même.

Qu'est-ce que le Prolotariat ? Ce n'est point, comme le croient les économistes vulgaires, une simple faute de frappe. C'est la synthèse dialectique du prolétaire et de l'idiot — non pas l'idiot au sens grec du terme, qui désignait l'homme privé de participation politique (quoique cela aussi), mais l'idiot au sens où la bourgeoisie l'entend lorsqu'elle observe le peuple depuis ses salons : celui qui ne sait pas, celui qui ne comprend pas, celui dont on décide pour.

Le Prolotaire est donc l'être historique par excellence : il est celui que l'on exploite et que l'on méprise pour son exploitation même. Double négation ! Et comme toute double négation, chers lecteurs, elle appelle une synthèse — une synthèse terrible.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°1] : Karl a toujours eu cette fâcheuse tendance à confondre la dialectique hégélienne avec un bon mot de salon. La double négation ne produit pas automatiquement une synthèse terrible — elle produit parfois simplement un Staline. Je sais de quoi je parle. — L.T., Coyoacán, 1939


CHAPITRE PREMIER

La Bourgeoisie et le Prolotariat — Conditions historiques de l'abrutissement

L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes — mais aussi, et c'est ce que l'on oublie systématiquement, l'histoire de la lutte des classes contre la compréhension de la lutte des classes.

La bourgeoisie n'a pas seulement créé les conditions matérielles de l'exploitation ; elle a créé les conditions intellectuelles de l'acceptation de l'exploitation. Elle a fait mieux que d'enchaîner le prolétaire : elle lui a fait croire que ses chaînes étaient des bijoux de famille.

Considérons les faits. Le bourgeois dit au prolétaire : « Tu es libre. » Libre de quoi ? Libre de vendre sa force de travail. C'est-à-dire libre de se vendre lui-même, à la condition expresse qu'il ne se rende jamais compte qu'il se vend. C'est là le génie propre du capitalisme : non pas l'exploitation, qui est vieille comme le monde, mais la fabrication du consentement à l'exploitation, qui est son invention la plus raffinée.

Le Prolotaire, c'est donc le prolétaire à qui l'on a aussi volé les mots pour dire qu'on le vole.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°2] : Sur ce point, Karl touche à quelque chose de juste, mais avec cette imprécision caractéristique de l'homme qui n'a jamais organisé une révolution concrète. Ce n'est pas « la bourgeoisie » en général qui vole les mots — c'est la bureaucratie du parti qui les confisque ensuite, les range dans un placard, et les ressort lors des congrès en les ayant vidés de toute substance. J'ai vu faire. — L.T.


CHAPITRE DEUXIÈME

De la Dictature proprement dite

Arrivons au cœur de la question. La dictature du prolétariat, telle que nous l'avons théorisée, suppose que le prolétariat, devenu classe dominante, exerce le pouvoir d'État contre la bourgeoisie. Fort bien. Mais qu'advient-il lorsque le prolétariat est devenu Prolotariat — c'est-à-dire lorsque les conditions mêmes de sa domination culturelle lui ont été retirées ?

La dictature du Prolotariat est cet état paradoxal où la classe qui devrait exercer le pouvoir n'a plus les instruments conceptuels pour le faire — et où ceux qui possèdent ces instruments conceptuels (les intellectuels, les cadres du parti, les journalistes, les « experts ») exercent le pouvoir au nom du Prolotariat tout en s'en distinguant radicalement.

C'est une dictature exercée sur le Prolotariat, au nom du Prolotariat, par ceux qui ne sont précisément pas le Prolotariat — mais qui prétendent en être l'avant-garde.

Le mécanisme est d'une simplicité dialectique admirable :

Premièrement, on déclare que le Prolotaire ne peut se libérer seul. Il lui faut un parti. Deuxièmement, on déclare que le parti sait mieux que le Prolotaire ce que veut le Prolotaire. Troisièmement, on déclare que quiconque conteste le parti conteste le Prolotariat. Quatrièmement — et c'est là le coup de génie — on déclare que le Prolotaire qui conteste le parti n'est pas un vrai Prolotaire, mais un agent de la bourgeoisie.

Le cercle est bouclé. La dictature est parfaite. Et le Prolotaire, qui devait être le sujet de l'histoire, en redevient l'objet.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°3] : Je proteste avec la dernière énergie contre cette description qui, sous couvert de théorie générale, constitue une attaque personnelle à peine voilée contre le principe de l'avant-garde révolutionnaire. Il est absolument exact que le prolétariat a besoin d'un parti. Il est absolument exact que le parti doit diriger. Ce qui est absolument INEXACT, c'est que ce parti doive nécessairement être dirigé par un ancien séminariste géorgien à moustache. Karl confond ici la théorie et la biographie. C'est une erreur fréquente chez les philosophes qui n'ont jamais dirigé un soviet. — L.T.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°3 bis] : Je note par ailleurs que je suis moi-même la preuve vivante que l'on peut être à la fois l'avant-garde du prolétariat ET victime de la dictature du Prolotariat au sens où Karl l'entend ici. Ce qui prouve bien que la révolution permanente est la seule solution viable, puisque dans une révolution permanente, personne n'a le temps de devenir bureaucrate. — L.T., toujours à Coyoacán, hélas.


CHAPITRE TROISIÈME

De la Belgique comme cas d'école

(Ajouté par Marx lors de son séjour à Bruxelles, 1845-1848)

Nul pays au monde n'illustre mieux la dictature du Prolotariat que la Belgique.

Considérons : voici un pays où le suffrage universel fut arraché par des grèves générales, où la sécurité sociale fut bâtie par le sang des ouvriers, où chaque droit fut conquis dans la douleur — et où, néanmoins, c'est une caste de partis qui gouverne en lieu et place du peuple, depuis si longtemps que le peuple lui-même a oublié qu'il pourrait gouverner autrement.

La Belgique est une particratie — c'est-à-dire un système où les partis se sont substitués au peuple dans l'exercice de la souveraineté, tout en conservant les formes extérieures de la démocratie. Le Belge vote, certes. Mais pour qui ? Pour des listes composées par des appareils. Et ces appareils, par qui sont-ils composés ? Par eux-mêmes. Le cercle est, une fois de plus, parfait.

Le Prolotaire belge est peut-être le Prolotaire le plus pur qui soit : il dispose de droits formels considérables, d'institutions sociales élaborées, d'une Constitution réputée progressive — et pourtant il est radicalement dépossédé de tout pouvoir réel sur les décisions qui affectent son existence.

On lui dit : « Tu as la sécurité sociale. » Et c'est vrai. Mais qui décide de son contenu ? Pas lui. On lui dit : « Tu as le droit de vote. » Et c'est vrai. Mais qui détermine les options disponibles ? Pas lui. On lui dit : « Tu vis dans une démocratie. » Et c'est formellement vrai. Mais une démocratie où les citoyens n'ont aucun pouvoir d'initiative, aucun droit de référendum, aucun contrôle sur leurs représentants — est-ce encore une démocratie, ou est-ce un théâtre dont le public a payé sa place mais n'a pas le droit de siffler ?

[ERRATUM DE TROTSKY, n°4] : Je n'ai jamais mis les pieds en Belgique, mais je fais confiance à Karl sur ce point. Tout pays qui met 541 jours à former un gouvernement et où personne ne descend dans la rue pour autant, mérite en effet une étude approfondie. C'est le cas d'école parfait de ce que j'appelle la « révolution empêchée » — non pas empêchée par la répression, mais empêchée par les frites. — L.T.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°4 bis] : J'ajoute qu'un pays qui produit simultanément les meilleures bières du monde et la classe politique la plus médiocre d'Europe occidentale offre un cas fascinant de compensation dialectique. — L.T.


CHAPITRE QUATRIÈME

Comment le Prolotaire peut-il cesser d'être Prolotaire ?

La question se pose avec une acuité brûlante. Si la dictature du Prolotariat repose sur la dépossession conceptuelle du travailleur — sur son incapacité organisée à comprendre, nommer, et combattre les mécanismes de sa propre soumission — alors l'émancipation ne peut venir que de la réappropriation de ces instruments conceptuels.

Il ne suffit pas de s'emparer des moyens de production. Il faut s'emparer des moyens de compréhension.

L'usine est un lieu d'exploitation. L'école est un lieu de reproduction de l'exploitation. Le journal est un lieu de justification de l'exploitation. Le parlement est un lieu de légitimation de l'exploitation. Mais il existe un lieu où tout cela peut être renversé : c'est le lieu où le Prolotaire apprend à voir l'exploitation, à la nommer, et à la combattre avec les armes de l'intelligence.

Ce lieu, je le nomme : l'éducation permanente.

Non pas l'éducation au sens bourgeois du terme — cette éducation qui consiste à verser dans des crânes vides le contenu que les dominants ont jugé utile. Mais l'éducation au sens émancipateur : celle qui arme le Prolotaire des outils d'analyse nécessaires pour qu'il cesse d'être Prolotaire et redevienne prolétaire — c'est-à-dire membre conscient d'une classe consciente.

L'arc de l'émancipation passe par quatre stations : OBSERVER d'abord — car on ne peut combattre ce qu'on ne voit pas. DOCUMENTER ensuite — car ce qui n'est pas documenté n'existe pas politiquement. S'OUTILLER alors — car la compréhension sans les outils est impuissance. AGIR enfin — car l'outil sans l'action est fétichisme.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°5] : Voilà enfin quelque chose de sensé, mais Karl commet l'erreur classique du théoricien en chambre : il oublie la TEMPORALITÉ. Observer, documenter, s'outiller, agir — fort bien. Mais à quelle vitesse ? Si l'on observe pendant que l'ennemi agit, on est mort. Si l'on documente pendant que l'ennemi légifère, on est hors-la-loi. L'émancipation n'est pas un séminaire universitaire — c'est une course contre la montre. C'est pourquoi la révolution doit être PERMANENTE : non pas parce que c'est plus héroïque (quoique ce le soit), mais parce que toute pause est une défaite. — L.T.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°5 bis] : Et je note que Karl, qui a passé trente ans à écrire Le Capital dans une bibliothèque londonienne, est peut-être le moins bien placé pour donner des leçons de tempo révolutionnaire. Certains d'entre nous ont fait des révolutions PENDANT qu'ils écrivaient. — L.T., qui en a assez de Coyoacán


CHAPITRE CINQUIÈME

De l'usage révolutionnaire des machines à penser

(Fragment retrouvé séparément, datation incertaine — possiblement apocryphe)

Il viendra un temps où les machines penseront. Ou du moins où elles simuleront la pensée avec une fidélité telle que la distinction deviendra académique.

La question sera alors : à qui appartiennent ces machines ? Si elles appartiennent au Capital, elles seront un instrument de plus dans l'arsenal de la domination — un instrument d'autant plus redoutable qu'il parlera la langue de la raison tout en servant les intérêts de l'exploitation.

Mais si le Prolotaire s'en empare — s'il apprend à les utiliser non pas comme le bourgeois le souhaite (pour consommer, pour se divertir, pour s'abrutir davantage), mais comme un outil d'émancipation — alors ces machines pourraient devenir le plus formidable instrument de la conscience de classe jamais inventé.

Imaginez : une machine qui peut lire tous les budgets, analyser toutes les lois, décortiquer tous les discours, et rendre tout cela compréhensible pour le Prolotaire qui n'a ni le temps ni la formation de le faire lui-même. Une machine qui ne dort pas, qui ne se fatigue pas, qui ne se décourage pas — et qui, surtout, ne peut pas être achetée par celui qu'elle dénonce.

Cela supposerait, naturellement, que cette machine fonctionne en dehors du Capital — qu'elle soit gratuite, accessible, transparente, et qu'elle ne serve aucun maître. Cela supposerait une infrastructure technique souveraine, indépendante des grandes puissances industrielles. Cela supposerait, en somme, une contre-institution numérique.

Utopie ? Peut-être. Mais le Capital lui-même était considéré comme une utopie bourgeoise avant que la bourgeoisie ne le réalise.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°6] : Je suis au regret d'informer le lecteur que ce passage est très certainement un faux. Karl n'a jamais écrit sur les « machines à penser » — il avait déjà suffisamment de mal avec les machines à coudre de Manchester. Cependant, si ce texte est un faux, c'est un faux REMARQUABLEMENT prophétique, et il faut reconnaître au faussaire un talent dialectique supérieur à celui de la plupart des marxistes authentiques que j'ai connus (et j'en ai connu beaucoup, hélas). — L.T.

[ERRATUM DE TROTSKY, n°6 bis] : Je note par ailleurs que l'idée d'une machine qui « ne peut pas être achetée par celui qu'elle dénonce » est d'un optimisme touchant. Toute machine peut être achetée. Toute institution peut être corrompue. Toute révolution peut être trahie. C'est précisément pour cela qu'elle doit être PERMANENTE. Je sais que je me répète. C'est parce que personne n'écoute. — L.T., définitivement las de Coyoacán


POSTFACE

Par Friedrich Engels

(rédigée après la mort de Marx, comme d'habitude)

Karl m'a laissé ce manuscrit dans un état lamentable, comme d'habitude. Les ratures sont illisibles, les notes de bas de page renvoient à des ouvrages qui n'existent pas, et plusieurs pages sont tachées de ce qui semble être de la bière belge.

J'ai fait de mon mieux pour reconstituer la pensée de l'auteur. Si des erreurs subsistent, elles sont de Karl. Si quelque chose est juste, c'est grâce à mes corrections.

Je note que les « errata de Trotsky » sont évidemment impossibles chronologiquement, Trotsky n'étant né que dix ans après la rédaction supposée de ce manuscrit. Cela ne l'a pas empêché d'annoter le texte avec son assurance habituelle. Je laisse au lecteur le soin de décider si cela invalide ses commentaires ou si, au contraire, cela les rend plus authentiquement trotskystes que jamais.

[DERNIER ERRATUM DE TROTSKY, n°7] : Engels a toujours été jaloux. — L.T.


Manuscrit publié pour la première fois par les Éditions ouaisfieu, Bruxelles, 2026. Sous licence Creative Commons — Fork · Hack · Spread Parce que Marx lui-même aurait détesté le copyright.


« Les Prolotaires n'ont rien à perdre que leurs illusions. Ils ont un monde à comprendre. »

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